Honoré avait prévenu ses amis, Gus et Charles, qu’il arriverait à leur rendez-vous de pêche plus tard dans la matinée. 

Gus et Charles possédaient une cabane de pêche en bordure de rivière. Récemment Honoré les avait accompagnés à leur invitation.
Ils avaient longé une allée cavalière avant de s’engouffrer sous la futaie. Un sentier, étroit et sombre, débouchait dans une trouée de lumière causée par la chute d’un grand arbre. Le chablis, racines dressées en bouclier, avait dans sa chute brisé des troncs voisins ; des branches pendaient, d’autres dressées semblaient vouloir s’extirper des fourrés. Un éboulis de rochers entouré de fougères donnait un ensemble étrange et paisible. 
Le sentier se poursuivait sous  des arbustes et des ronciers aménagés en tonnelle pour rejoindre une large partie à découvert vers le chemin de halage.
Voyant cet endroit, Honoré s’était souvenu de la demande de ses petits-enfants quelques semaines plus tôt. Emerveillés par les histoires fantastiques racontées par leur grand-père, ils lui avaient demandé : « Dis Papy, un jour tu nous emmèneras dans la forêt pour nous montrer comment tu fais fuir le vilain dragon ? ». Dans un rire sonore, il avait répondu : « Mes chéris… les dragons sont bien mieux dans les histoires ! » 

Le décor se prêtait parfaitement à une scène épique. L’idée avait fait son chemin, il s’était ravisé. La fierté de graver leur mémoire, de compter parmi ces histoires qui, les jours de fête,  s’invitent à la table familiale, l’exaltait.
Il avait longuement réfléchi. Sa femme Marie-Louise, de ses doigts d’habile couturière fabriquerait un flamboyant costume fantaisie. Lui, aidé de l’oncle Etienne, à l'aide de grosses gaines d’aération et de différents matériaux s’attelleraient au féroce dragon. 
Une reconnaissance plus précise des lieux déterminerait la mise en scène.  Il adapterait le récit et les dialogues comme il sait si bien le faire quand il invente des histoires.

Il marchait joyeusement dans sa tenue de pêcheur, chargé de son matériel, un appareil photo et un carnet de note. Il avait le souci de bien faire, en tête l’émerveillement de ses chers petits, et lui, en fier et beau grand-père.
Son enfance timide, dans l’ombre de ses camarades, le poursuivait encore. Lors des spectacles scolaires on le reléguait au rang de figurant quand on ne le laissait pas dans les coulisses. Dans sa vie d’homme, il fréquentait des personnes de sa trempe : affables, honnêtes, le genre discret et travailleur. L’éclat n’était pas son fort, pourtant, une poussée nouvelle l’aiguillonnait : l’envie d’être regardé et de plaire. Déguisé et la voix haute, il exalterait  le cran retenu en lui. 

Il avait rejoint son théâtre de verdure, pris des photos, griffonné quelques croquis agrémentés de répliques. Il tenait la trame de son histoire ; défini la place des spectateurs, celle du dragon ; le rideau, toile tendue entre deux cannes tenues par ces accessoiristes Marie-Louise et l’oncle Étienne, s’écarterait sur sa personne.
Il se sentait porté par cette aventure, gagné par l'heureux sentiment, qu'après, il ne serait plus le même. 
En imagination, il se mit en scène, postures cocasses et vocabulaire de son cru : là, debout sur une souche ; ici, tapi sous l'arceau d’une branche basse, à califourchon sur un tronc ou encore accroupi derrière un tas de rondins. Le corps en extension, geste large et assuré, il achevait le dragon d’un coup de gourdin.
Il se retrouva au milieu de la clairière, dressé de sa petite taille sur  un rocher, l’allure superbe, torse bombé, bras levés en vainqueur … quand… des rires étranges résonnèrent. Des rires... plutôt... des ricanements. Dans sa confusion, il fit une révérence.

Honoré, citadin depuis toujours, connaissait mieux les hautes tours d’habitation, le grouillement et le tintamarre de la ville dont il connaissait tous les codes, le béton, le bitume, les odeurs des gaz d’échappement, le fleuve, le pont de l’autoroute sous lequel il allait pêcher que la forêt. La forêt... la vraie,  il y avait si rarement mis les pieds que les repères lui manquaient.
Les mêmes ricanements le surprirent de nouveau... comme des ricanements d'enfants espiègles. S'agissait-il d'un enfant au ricanement multiplié par l'écho ou de plusieurs enfants ? Sa belle assurance n'était là que pour lui donner du courage. Embarqué dans son histoire il avait fait abstraction de sa nature profonde. Mais,  voilà qu'en la regardant de plus près, la forêt prenait des allures inquiétantes.
À cette heure matinale, la lumière oblique entrecoupée du balancement des branches, semblait donner vie aux arbres gisant par morceaux éparses, écorces noircies éclatées en forme de gueules hurlantes. Les lichens et autres mousses donnaient aux souches des contours grotesques ou animaliers dans des positions de veilleurs. Par moments, des glissements furtifs dans les feuilles sèches dérangeaient le silence. 
Pour ne pas se laisser submerger par une peur irraisonnée, Honoré chantonnait couvrant ainsi les bruissements suspects.
En rejoignant le sentier à enjambées menues, comme pour passer inaperçu, son sens du raisonnable cherchait une explication logique à ce qu'il venait d’entendre : des enfants jouant près de la rivière ?… Non !… C’était plus près... beaucoup plus près ! 
Adossé contre un arbre, il fouilla du regard chaque parcelle de la clairière. S’il y avait des petits farceurs, il les trouverait. 
Dans les clignements du soleil il perçut comme des signaux ; l'instant d'après, il crut sentir contre lui un frôlement, puis un autre ; le temps d'un battement de paupières il lui sembla qu'une ombre passait près de lui. Les yeux écarquillés, en insistant bien, il vit dans les buissons des yeux brillants... les buissons étaient remplis d'yeux brillants ! Des enfants ?… non... impossible... c’était autre chose !
À cet instant son raisonnement s’altéra. Le coeur battant à toute volée, suant de tous ses pores, ses jambes l’abandonnaient. Il avait envie de fuir mais restait cloué contre l’arbre ; il n’entendait que le vacarme de son sang dans son corps et dans sa tête. Alors que les paupières mi-closes il regardait entre ces cils, il lui sembla que les rochers le regardaient étrangement ; un arbre éventré tendait vers lui des bras décharnés ; les fourrés se balançaient du poids d’êtres informes : des êtres de brindilles et de fougères, flanqués d’orties... des korrigans ! Les korrigans des légendes de Brocéliande !
À grandes inspirations il tentait de se rassurer. Il était en terrain hostile, ses pensées s’embrouillaient et dans le tintamarre de ses tempes… un ricanement de plus retentit comme un signal d’assaut !
Voilà Honoré, se décollant de son arbre, jambes à son cou, oubliant son arthrose, filer à sauts de cabri sur le sentier. Comme le sentier contournait la clairière, les ricanements insistaient et le haranguaient toujours. 
Dans son incontrôlable frayeur ses intestins s'en trouvèrent chamboulés, son pantalon en reçu les effets. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas couru aussi vite. Il s’engouffra sous la tonnelle d’épineux, s’égratigna au passage, se retrouva hors du couvert des arbres et se jeta dans les herbes hautes, bloquant sa respiration. Accroupi, menton entre les genoux et bras enveloppant sa tête, il n’était qu’une boule de peur attendant d’être frappé.

Au bout d’un moment, voyant qu’il ne se passait rien, il se releva prudemment, les yeux juste au-dessus des herbes. D’un regard de tous côtés, il ne vit aucun mouvement. Il lui fallut de longues minutes avant de réaliser qu’il était seul. 
Pauvre Honoré, blême,  trempé de sueur, jambes écartées, la casquette de travers, le gilet déchiré, l'allure d'un dément... il était méconnaissable.
Ses esprits retrouvés, son embarras nettoyé, il réalisa qu’il n’y avait là, pas plus d'enfant que de korrigan ! Que lui était-il donc arrivé pour perdre la tête ainsi ? Comment avait-il pu imaginer pareille absurdité ? C'était plus grave... des hallucinations…oui c’était bien cela... il avait eu des hallucinations !
Il resta assis un moment. La rivière filait tranquillement. Les Scirpes  se balançaient sous l’air frais printanier. Sans cesse son regard tourné vers l’orée du bois, il se questionnait sur ce qui avait déclenché cette crise.
Les jambes encore chancelantes, épaules pesantes, bras ballants, pas lent, démarche affligée, il se remit en chemin.

Plus loin, il retrouva ses amis occupés à la préparation de leurs lignes. Il voulait leur raconter son histoire, leur dire sur un ton blagueur qu’il ne tournait pas rond et qu’il était bon pour l’asile ou du moins qu’un examen psychiatrique lui était nécessaire… quand, le voyant, Charles l’interpela : « Eh bien Honoré, tu n’as pas l’air en grande forme… mais tu n’as pas apporté ton matériel de pêche ? »  
Honoré resta interdit un instant avant de réaliser que dans sa course effrénée il s'était délesté de son matériel. Le fourreau contenant sa canne à pêche pendu à une épaule,  le panier à l'autre épaule avaient de leur poids glissés avec la veste qu'il avait abandonnée. Il resta planté, l’appareil photo pendu à son cou, penaud, la bouche entr’ouverte… une profonde désolation l’envahit. 
Il n'avait pas de mot, ni même un balbutiement pour exprimer son désarroi. Une envie de pleurer le submergea, quand Gus, jusque-là occupé à accrocher une mouche à un hameçon, sans lever la tête ni voir l’état de son ami, ajouta : « Tu n'as rien entendu dans la clairière ? » 
À cette question, en une fraction de seconde, des signaux clignotèrent tous azimuts en lui. La scène lui revint en mémoire. Il se sentit défaillir, comme une chasse d'eau que l'on tire, un tourbillon qui lave tout à l’intérieur.
Gus poursuivit : « En venant, j'ai perdu mon téléphone portable, cela ne peut être qu’en traversant la clairière  ;  Avec Charles, on s'est dit qu'en le faisant sonner, tu l'entendrais et que tu me le rapporterais !... Tu sais, la sonnerie est vraiment très drôle, se sont les chahuts de mes petites-filles enregistrés dans une grotte lors de nos dernières vacances ! Chaque fois que retentit cette sonnerie il me semble entendre des Korrigans farceurs ». 
DGL

LE THÉATRE D'HONORÉ

2e prix : Association "Encres Vives" Cholet 2019